Mélange des genres

22 avril 2021


English version in the second half


Poussé par une envie de reprendre une réflexion sur les distorsions du langage je relis un livre écrit par Victor Klemperer. Dans sa version française ce livre se nomme « LTI, la langue du III Reich« . Pour profiter pleinement de ce livre, point n’est besoin d’être germaniste. Toutefois, la pratique de l’allemand ajoutera un élément de contextualisation supplémentaire dans certains développements. Ce livre éclaire la nature des langues dès lors qu’elles sont perverties par les régimes totalitaires.  Ce livre éclairerait bien des lanternes lors de la lecture du Meilleur des Mondes et le travail d’Aldous Huxley sur la Novlangue. Ce livre ouvre aussi une grille de lecture du couple vocabulaire/syntaxe de l’ex clown de la Maison Blanche.

Mais il convient de revenir sur l’élément de langage qui se trouve à l’origine de cet article, le mot « Incident ». Dans la Novlangue des médias US, ce mot est utilisé pour parler de l’usage mortel d’armes à feu. Et ces derniers temps la presse s’est fait l’écho de nombreux incidents commis par des malades mentaux ou des policiers. Le mot « Incident » pour introduire l’usage mortel d’armes à feu me posait un problème bien réel. Il arrive que parfois des mots semblables possèdent en français et en anglais des sens différents. Par exemple Eventuellement et Eventually bien que phonétiquement semblables portent des sens sans réel rapport. En français Eventuellement désigne une modification d’état liée à un événement. En anglais Eventually désigne ce qui se produit à la toute fin d’un narratif. Craignant avoir à faire à un faux ami, j’ai consulté le dictionnaire de référence, le Webster. Celui-ci donne trois définitions et montre que la mot « Incident » n’est pas un faux ami :

  1. Evenement mineur non prévu qui pourrait (conditionnel) entraîner des conséquences graves.
  2. Evenement volontaire ou non qui affecte les relations entre états (incident diplomatique).
  3. Evenement dépendant ou subordonné à une action plus importante.

L’usage du mot « Incident » pour couvrir les effets de l’utilisation criminelle ou justifiée d’armes à feu ne me semble ne pas coller à la situation. Il convient de se poser la question du choix de ce mot « Incident ». Ce choix ne peut en aucun cas relever du hasard. Tout d’abord l’objet, je veux dire l’outil utilisé pour le passage à l’acte est une arme à feu, le plus souvent une arme de guerre, arme qui circule plus ou moins, mais plutôt plus, librement. Souvenons-nous qu’aux USA il y a plus d’armes que d’habitants. A ce sujet, dans ce blog, un article avait déjà été publié.

Sur la relation des américains avec les armes à feu un court retour en arrière s’impose. La Constitution américaine, par son deuxième amendement ouvre à chacun le droit de posséder et ou de porter une arme dans le cadre d’une milice bien organisée. Ce texte date de décembre 1791, son but permettait à l’Union nouvellement indépendante de disposer d’une force populaire armée pour se protéger contre un retour de l’ancienne puissance coloniale, contre un coup d’état. Souvenons nous qu’à l’époque le coût d’un fusil, sa létalité, sa faible portée, son taux de répétition dérisoire et sa précision approximative limitait sa dangerosité. Cent années après la promulgation du Second Amendment est fondée la National Rifle Association plus connue sous l’acronyme NRA. Ces cinquante dernières années les lobbies, groupes de pression qui participent directement ou indirectement aux élections, ont vu leur activité légalisée. La NRA s’est mise au service des fabricants d’armes. En finançant les campagnes électorales, la NRA a fait coup double. D’un côté elle s’est acquise la servilité des élus et de l’autre elle a perverti la notion de service des citoyens dans les milices d’auto-défense. En transformant le service dans les milices en liberté sans limites de posséder des armes de guerre au nom de la liberté individuelle de se défendre, la NRA s’est donnée une justification politique et morale. Or les armes modernes diffèrent des armes objet du Second Amendment en ce que leur létalité est infiniment supérieure. Cette évolution de la létalité, le Second Amendment ne pouvait la prévoir.

Le pouvoir de la NRA dans la politique US a tétanisé les élus durant ces cinquante dernières années. Dans de nombreuses élections, la victoire passait par l’adoubement et le financement venu de la NRA. Toutefois, depuis peu, les sommes manipulées par la NRA ont éveillé des appétits et des conflits au sommet de l’organisation. Les dirigeants actuels sont visés par des enquêtes de corruption, de détournement de fonds. Si celle-ci est aujourd’hui au bord de la faillite, son pouvoir faiblit mais, par habitude, par paresse, les changements sont pour le moment peu perceptibles. La NRA reste crainte, en particulier lors des élections primaires.

Mais qu’en est-il de l’usage du mot « Incident », pourquoi ne parle-t-on pas de fusillade, de massacre, de tuerie mais simplement d’Incident. Plusieurs raisons s’imposent. Entre le politiquement correct, la volonté de minimiser la violence pour éviter de la valoriser, les habitudes de discours serviles face à la puissance de la NRA, une forme de consensus mou a fait choisir le terme « Incident ». Béni sera le jour où, en lieu de place du mot « Incident », la tragédie de la perte de vies sera nommée « Massacre à l’arme de Guerre ». Ce jour béni la nation américaine sera prête à interdire la possession privative de ces nuisibles pénis de substitution que sont les armes de guerre. Ce jour béni, la possession et l’usage des ces vecteurs de mort ne se justifiera plus au nom de la protection et la sauvegarde des libertés individuelles. Ce jour là la langue aura révélé un changement de mentalité, un retour vers une normale, une baisse de la peur de l’autre et donc du racisme. Ce jour là la Démocratie aura fait un pas en avant.


Impelled by a desire to resume a reflection on the distortions of language I reread a book written by Victor Klemperer. In its French version this book is called «LTI, The Language of the III Reich«. To take full advantage of this book, there is no need to be Germanist. However, the practice of German will add additional contextualization in some developments. This book sheds light on the nature of languages when they are perverted by totalitarian regimes. This book provides useful hint when reading the Best of Worlds and the work of Aldous Huxley on the Novlangue. This book also opens a reading grid about the couple vocabulary/syntax of the ex clown of the White House.

But we have to revert to the element of language that is at the origin of this article, the word “Incident”. In the Newspeak of the US media, this word is used to speak of the deadly use of firearms. And in recent times the press has echoed many « Incidents » committed by some mentally ill criminals or police. I had a real problem with the word “incident” to introduce the deadly use of firearms. Sometimes similar words have different meanings in French and English. For example « Eventuellement » and « Eventually » although phonetically similar carry meanings that differ from one language to another. In French « Eventuellement » means an event-related status change. In English, « Eventually » refers to what happens at the very end of a narrative. Fearing that I would have to deal with a false friend, in other words similar words with different meanings, I checked the reference dictionary, the Webster. It gives three definitions. These similar definitions in French an English prove that the word « Incident » is not a false friend:

  1. Unplanned minor event that could (conditional) result in serious consequences.
  2. Voluntary or voluntary event that affects relations between states (diplomatic incident).
  3. Event dependent or subordinated to a larger action.

The use of the word “incident” to cover the effects of the criminal or justified use of firearms does not seem to fit the situation. The choice of the word « Incident » raises a question that needs to be asked. This choice cannot be made by chance. First of all, the object, I mean the tool used to perform this killing act is a firearm, usually a weapon of war, a weapon that circulates more or less, but rather more, freely. Let us remember that in the USA there are more weapons than inhabitants. On this subject, in this blog, an article had already been published.

On the relationship of the Americans with firearms looking back over one’s shoulder is necessary. The American Constitution, by its Second Amendment, gives everyone the right to own and carry a weapon in the context of a well-organized militia. This text dates from December 1791. The Second Amendment allowed the newly independent Union to have a popular armed force to protect itself against a return of the former colonial power or against a coup d’état. Let us remember that, at the time, the cost of a rifle, its lethality, its low range, its ridiculous repetition rate and its approximate accuracy limited its availability and dangerousness. One hundred years after the promulgation of the Second Amendment, the National Rifle Association, better known as the NRA, was founded. Over the past 50 years, lobbies, groups that participate directly or indirectly in elections, have seen their activity legalized. The NRA services the interests of the gun manufacturers. By funding the election campaigns, the NRA did a double whammy. On the one hand it has acquired the servility of the elected law makers and on the other it has perverted the notion of service of citizens by the militias of self-defense. By transforming the militia service into the unlimited freedom to possess weapons of war, the NRA perverted the ideal of individual freedom. Pretending that there is a tight relationship between freedom and self defense is simply an illiterate non-sense. Modern weapons differ from the Second Amendment weapons in that their lethality is infinitely superior. This evolution of lethality, a by-product of the Industrial Revolution, the Second Amendment, in its invariable form, proves that the Founding Fathers were sometimes pretty short sighted.

The power of the NRA in US politics has paralyzed the elected law makers during the last fifty years. In many elections, victory was achieved through the influence and financing by the NRA. However, recently, the mountains of cash handled by the NRA have aroused appetites and conflicts at the top of the organization. Current leaders are being investigated for corruption, embezzlement. If it is now on the verge of bankruptcy, its power weakens but, out of habit, out of laziness, the changes are for the moment hardly noticeable. The NRA remains influential, especially in the primary elections.

But what about the use of the word “incident”, why are we not talking about a shooting, a massacre, a killing, but simply we refer to an incident? There are several reasons. Between the politically correct, the desire to minimize violence in order to avoid valuing it, the habits of servile speech in the face of the power of the NRA, a form of soft consensus pushed toward the use of the term «Incident». Blessed will be the day when, instead of the word “Incident”, the tragedy of the loss of life will be called “Massacre with the Weapon of War”. On this blessed day the American nation will be ready to ban the private possession of these harmful surrogate dicks that are weapons of war. On this blessed day, the possession and use of these vectors of death will no longer be justified in the name of protecting and safeguarding individual freedoms. That day the language will have revealed a change of mentality, a return to a normal, a decrease of fear of the other and, therefore, of racism. That day Democracy will have taken a step forward.


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